Depuis plusieurs semaines le peuple d’Haïti est dans les rues. Les manifestants rejettent l’appel au dialogue lancé par le président Jovenel Moïse et ne cessent de réclamer son départ. La semaine dernière, le Réseau National de Défense des Droits Humains a publié un bilan de la répression sanglante de la contestation populaire. Entretien avec Marie Rosy Auguste, avocate, défenseure des droits humains et responsable de programmes au RNNDH.

TV5MONDE : Vous avez publié un bilan et un communiqué de presse la semaine dernière. Que faut-il en retenir ?

Marie Rosy Auguste : Depuis le 16 septembre 2019, le pays vit dans une situation très préoccupante caractérisée par la paralysie totale des activités socio-économiques, une incapacité des institutions étatiques à répondre aux différents problèmes qui sévissent aujourd’hui dans le pays et aux revendications portées par les manifestations antigouvernementales.

Le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) constate et dénonce une répression brutale, des tirs à hauteur d’hommes et d’autres violences policières. 17 personnes au moins ont perdu la vie entre le 16 et le 30 septembre 2019, parmi elles, 15 ont été tuées par balles, une par asphyxie et une autre a été victime d’un accident lié au mouvement de protestation.

En outre, 189 individus ont été blessés dont 117 par balles et 72 par armes blanches.
Par ailleurs, 6 journalistes ont été physiquement agressés par des individus armés.
La liberté d’expression en Haïti est chaque jour un peu plus réprimée.
 

C’est aussi la première fois que nous avons un président qui est aussi impopulaire.


Ce n’est pas la première fois qu’Haïti traverse une crise, celle-ci est-elle différente des autres ?

C’est  vrai que nous n’en sommes pas à notre première crise, mais cette fois, c’est toute la population qui manifeste son ras-le-bol vis-à-vis d’un sytème qui promet beaucoup mais qui ne délivre pas de résultats.

C’est aussi la première fois que nous avons un président qui est aussi impopulaire. Jovenel Moïse ne peut même plus compter sur ses soutiens, les gens manifestent dans ses propres fiefs électoraux. Nous sommes aujourd’hui à notre sixième mouvement de protestation (qui a commencé en juillet 2018) contre le gouvernement en place mais le chef de l’État ne fait rien pour tenter de répondre aux  revendications et cette attitude attise la colère du peuple haïtien. Jovenel Moïse fait face un déficit de crédibilité.

Ce pouvoir-là est-il plus corrompu que les précédents ? Est-il plus autoritaire ?

La corruption n’est pas arrivée avec Jovenel Moïse, bien sûr. Mais, avant même son élection, un rapport de l’Unité Centrale du Renseignement Économique et Financier avait déjà démontré qu’il était impliqué dans des affaires de blanchiment et d’associations de malfaiteurs.

L’enquête sur le scandale PetroCaribe, menée par la cour supérieure des comptes et du contentieux administratif a révélé que la majorité des fonds détournés (sur près de 4 milliards de dollar US) l’a été par le PHTK, son parti qui est aussi celui de l’ancien président Martelly.

Affaire PetroCaribe

Une affaire de corruption née avec un généreux programme lancé par le président vénézuélien Hugo Chávez il y a plus de 10 ans permettant aux pays des caraïbes d’acheter le pétrole du Venezuela à des conditions de paiement préférentielles. PetroCaribe est la plus importante affaire de détournement de fonds publics de l’histoire d’Haïti, elle implique quatre présidents haïtiens dont Jovenel Moïse.

La corruption en Haïti est sytémique et systématique, les autorités étatiques ne font rien pour la combattre, au contraire. L’impunité renforce ceux qui s’adonnent à la corruption.

Le pouvoir en place est encore plus corrompu, plus autoritaire.

Ce gouvernement est aussi le plus autoritaire qu’ait connu Haïti depuis la dictature des Duvalier et lorsque Jean-Bertrand Aristide était au pouvoir. Nous assistons à la prolifération des gangs armés et à leur renforcement pour mater les manifestations anti-gouvernementales au lieu de renforcer l’institution policière. Des massacres ont été perpétrés un peu partout dans le pays. Le cas le plus dramatique est celui de La Saline (un bidonville de Port-au-Prince) en  novembre 2018. 71 personnes ont été tuées, des femmes et des filles ont été victimes de viols collectifs. En juin, l’ONU a publié un rapport qui affirme que ce massacre est l’oeuvre de gangs armés et que les autorités ont pris part à sa préparation.

Les chefs de ces gangs se vantent publiquement de leur proximité avec des gens de pouvoir, des parlementaires ne cachent pas avoir des contacts avec eux. Voilà ce qui se passe aujourd’hui en Haïti.

Le pouvoir en place est encore plus corrompu, plus autoritaire et n’a que faire des droits humains. Rappelons que l’une de ses premières décisions a été de ne pas reconduire l’expert indépendant sur la violation des droits humains en Haïti, il n’a aucun contact avec les organisations de la société civile et celles de défense des droits en particulier.


Les manifestants demandent le départ du président Moïse, pensez-vous que c’est la solution ?

Nous pensons effectivement que le président Moïse doit démissionner et se mettre à la disposition de la justice. Les droits civiques, politiques, sociaux, économiques et culturels sont systématiquement violés. 

Tous les indicateurs sont au rouge. Aujourd’hui 70% de la population vit avec moins d’un dollar US par jour, 30% se trouve dans une situation d’extrême pauvreté alors qu’une minorité (4%) se partage les richesses du pays.

Notre population carcérale est de 10.000 personnes alors que les prisons ne peuvent accueillir que 3.000 personnes… Imaginez les conditions de détention.

Sur le plan constitutionnel, nous sommes proches de la rupture car les élections législatives partielles n’ont toujours pas été organisées. Le peuple commence à comprendre ce qu’il se passe, à faire le lien entre les impôts prélevés par l’État et la façon dont il vit. Les gens se rendent compte que ne pas avoir accès à l’éducation ou la santé n’est pas normal. Une conscience citoyenne est en train de naître.

Les manifestants sont en colère contre la communauté internationale, vous aussi ?

La grogne vis-à-vis d’elle est compréhensible. La communauté internationale investit en Haïti depuis des décennies (qu’il s’agisse des différentes missions de l’ONU ou d’accords bilatéraux avec différents pays) mais il est évident qu’elle doit réviser son intervention car elle assiste de façon passive à la dégradation des conditions générales de vie de la population. 

Nous souhaiterions qu’elle s’attache à promouvoir la démocratie et à renforcer les institutions étatiques plutôt que d’octroyer des sommes faramineuses sous forme de dons ou de subventions. Nous pensons que la communauté internationale doit enfin lâcher le président Moïse et être plus attentive aux revendications du peuple haïtien : le respect de ses droits et la fin du règne de la corruption, de l’impunité. 

Le “Core Group”, lui, ne semble de pas fonctionner non plus.

Qu’est-ce que le “Core Group” ?

Le Core Group a été établi en 2004 afin de promouvoir le dialogue avec les autorités haïtiennes et de contribuer à une action efficace de la communauté internationale en Haïti. Il est composé de la représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies, des Ambassadeurs d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de France, de l’Union européenne et du représentant spécial de l’Organisation des États Américains.

Plus de détails : TV5 Monde

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